Tradition de la rentrée politique, les universités d’été sont l’occasion pour les partis de réunir leurs adhérents et sympathisants afin d’échanger sur des questions de société et de préparer les échéances législatives à venir. À 8 mois de la prochaine élection présidentielle, l’édition 2026 présente un intérêt tout particulier, d’abord pour les citoyens, mais aussi pour les professionnels des Affaires publiques qui s’y rendent nombreux chaque année.

Que vont-ils y faire ? Pour quels objectifs ? Et pour répondre à quels enjeux ? Donatienne Brillant, Directrice du département affaires publiques France d’Euros / Agency Group et Antoine Lefranc, Directeur associé du cabinet Forward Global, ont accepté de répondre à nos questions.

Q1/ À quoi servent ces rendez-vous et pourquoi faut-il y aller en tant que représentant d’intérêt ?

Antoine Lefranc : Je vais être honnête sur la nature de l’exercice : les universités d’été sont d’abord conçues pour les adhérents et les militants. Ce sont des moments de cohésion interne, de remobilisation, parfois de clarification entre courants.

Le représentant d’intérêts n’est pas le public cible, et il faut y aller en en ayant conscience. Le professionnel des affaires publiques, s’il n’est pas adhérent, y est un observateur, pas un acteur.

Pour autant, c’est précisément cette dimension interne qui en fait la valeur. Il est, par exemple, important de s’assurer que des consultants juniors encore proches de leurs racines politiques puissent y participer. Aucune note de veille ne remplace ce que l’on perçoit en une journée sur place. On ne s’y rend pour écouter et décoder.

Donatienne Brillant : On parle beaucoup du networking que permettent les universités d’été. C’est évidemment important, puisque l’on y retrouve des interlocuteurs que l’on connaît, on en rencontre de nouveaux et on entretient par là même son réseau. Mais leur intérêt, pour nous, va bien au-delà.

Ce sont d’abord des moments où l’on peut observer la fabrique d’une ligne politique. À la rentrée, les partis cherchent leurs marqueurs, hiérarchisent leurs priorités, testent des propositions. Tout n’est pas arbitré, loin de là. Certaines idées resteront marginales, d’autres vont progressivement s’installer jusqu’à devenir une position de parti et, parfois, quelques mois plus tard, une proposition législative.

C’est cette phase qui est particulièrement intéressante en affaires publiques. On parle beaucoup d’influence au moment de l’examen d’un texte, parce que c’est la partie la plus visible de notre métier : les amendements, les auditions, les rendez-vous avec les cabinets et les parlementaires. Mais à ce stade, une partie du débat a déjà eu lieu. Le diagnostic politique est posé, les lignes rouges aussi. On peut encore faire évoluer une mesure, mais beaucoup plus difficilement le raisonnement qui l’a produite.

Il faut donc regarder ce qui est en train de s’installer lors des universités d’été. Un sujet revient dans plusieurs interventions, un responsable politique commence à s’en saisir, certains mots apparaissent. On voit aussi quels sujets divisent une formation, quels courants cherchent à imposer leur lecture, quels élus prennent progressivement la main. Ce sont parfois des détails, mais tout cela raconte déjà quelque chose.

Les conditions d’échange permettent justement d’aller un peu plus loin. On n’est pas dans le cadre formel d’une audition ou d’un rendez-vous en cabinet. On peut demander : « Vous en êtes où sur ce sujet ? », « Qui travaille dessus chez vous ? », « Est-ce que cela fait débat en interne ? ». Derrière une position publique apparemment très claire, on découvre parfois que l’arbitrage est loin d’être fait.

Enfin, je crois qu’il faut être très prudent aujourd’hui avec une stratégie d’affaires publiques qui consisterait à ne parler qu’à la majorité du moment. La dissolution de 2024 nous l’a rappelé assez brutalement : un rapport de force que l’on pense installé peut être rebattu en quelques semaines. Depuis 2022, nous avons aussi réappris à travailler avec un Parlement sans majorité absolue, dans lequel les majorités peuvent se construire différemment selon les textes.

Cela change le métier. Il faut aller écouter largement : LFI, les Écologistes, le PS, le centre, la droite, Reconquête… et, dans un autre registre, la REF du Medef. Non pas parce que tous ces acteurs ont le même poids aujourd’hui, mais parce qu’une bonne stratégie d’affaires publiques doit aussi intégrer ceux qui peuvent compter demain.

 

Q2/ Qu’est-ce qu’on y fait en tant que professionnels des Affaires publiques ?

Donatienne Brillant : La première chose, c’est écouter. Mais il s’agit d’une écoute très politique.

Un représentant d’intérêt n’est pas là pour intervenir dans les conférences ou installer un stand. En revanche, assister aux débats permet de comprendre beaucoup plus finement comment une formation politique raisonne sur un sujet.

Au-delà des positions affichées, on regarde les nuances, les désaccords qui apparaissent, un parlementaire qui prend ses distances avec la ligne de son groupe, une proposition qui suscite beaucoup de réactions ou, au contraire, tombe complètement à plat. Une table ronde permet parfois de voir ce qu’un communiqué de presse aurait tendance à lisser.

Il faut aussi regarder qui parle de quoi. C’est presque aussi important que ce qui est dit. Lorsqu’un parlementaire investit fortement un sujet, intervient régulièrement dessus et devient progressivement la référence de son groupe, il faut le repérer. Il peut demain être rapporteur d’un texte, travailler dans une équipe présidentielle ou occuper une responsabilité exécutive. En affaires publiques, cartographier les idées sans cartographier ceux qui les portent n’a pas beaucoup de sens.

Ensuite, il y a tout ce qui se passe autour : le café entre deux conférences, un déjeuner, les discussions dans les couloirs. Ces échanges permettent de tester la perception d’un sujet, de comprendre où se situent les points de blocage ou simplement d’identifier les bons interlocuteurs.

Il ne s’agit surtout pas d’obtenir un engagement. On cherche plutôt à comprendre : « Est-ce que ce sujet commence à compter chez vous ? », « Où se situe le désaccord ? », « Qui travaille réellement dessus ? ». Et parfois, l’information la plus utile consiste simplement à être orienté vers une personne que l’on n’avait pas identifiée.

Ces rendez-vous permettent enfin de regarder ceux qui émergent. C’est un point auquel je suis assez attentive. Les futurs décideurs ne sont pas nécessairement ceux qui occupent aujourd’hui les fonctions les plus visibles. Un collaborateur peut rejoindre une équipe présidentielle, un député encore peu identifié devenir le spécialiste d’un sujet, un cadre de parti entrer demain dans un cabinet.

La politique fonctionne aussi beaucoup comme cela : des idées circulent, mais les personnes circulent également. Et en affaires publiques, il faut suivre les deux.

Antoine Lefranc : Trois choses, essentiellement. D’abord de la veille qualifiée : assister aux plénières et aux ateliers thématiques pour identifier les orientations programmatiques en construction, repérer les experts et think tanks qui nourrissent la réflexion du parti, comprendre quels sujets sectoriels émergent.

Ensuite du réseau, et c’est sans doute le plus précieux : l’atmosphère généralement décontractée permet des rencontres « plus détendues » permettant de construire un relationnel particulier pour la suite.

Enfin de la cartographie : mettre à jour sa lecture des organigrammes réels, au-delà des organigrammes officiels. En revanche, il ne s’agit en rien du lieu pour passer des messages. Le format ne s’y prête pas, et vouloir « placer » un dossier dans ce contexte militant est souvent contre-productif.

 

Q3/ En quoi ces conférences sont importantes à moins d’1 an de la prochaine présidentielle ? 

Donatienne Brillant : Cette année, évidemment, tout le monde a 2027 en tête. Et cela change assez profondément la lecture de ces rendez-vous.

Cette rentrée est probablement l’une des dernières séquences où les doctrines restent relativement ouvertes. Ensuite, les équipes vont définitivement se structurer, les programmes être arbitrés et les candidats chercher davantage à défendre une ligne qu’à l’élaborer.

La particularité de 2027 est surtout qu’il n’existe pas aujourd’hui de scénario évident. Emmanuel Macron ne peut pas se représenter. À gauche, les rapports de force restent ouverts. Au centre comme à droite, plusieurs stratégies de succession sont engagées. Et au RN, la question de l’incarnation de la candidature reste un élément important de l’équation.

Pour les affaires publiques, cela oblige à sortir d’une logique qui consisterait à essayer de deviner trop tôt qui va gagner. Il faut travailler plusieurs scénarios en parallèle.

Et surtout, il faut regarder au-delà des candidats. Une présidentielle se prépare aussi dans les cercles qui les entourent : les parlementaires qui prennent en charge un sujet, les experts qui nourrissent les programmes, les responsables thématiques des partis, ceux qui rejoindront demain les équipes de campagne. C’est souvent là, assez loin des projecteurs, que se construisent des propositions qui peuvent ensuite devenir une feuille de route gouvernementale.

Le fait que toutes les universités d’été se succèdent entre fin août et mi-septembre permet également de voir comment les idées circulent entre les différentes familles politiques. Et c’est intéressant parce que les clivages ne passent plus toujours exactement là où on les attend.

La réindustrialisation en est un bon exemple. Le mot fait aujourd’hui presque consensus. Mais derrière ce consensus apparent, on trouve des conceptions très différentes : souveraineté, compétitivité, protection, planification écologique, simplification… Tout le monde peut être d’accord sur l’objectif et profondément en désaccord sur les moyens.

C’est important pour une entreprise. Le travail ne consiste pas simplement à changer quelques éléments de langage selon que l’on rencontre un élu de gauche ou de droite. Il faut comprendre le raisonnement politique de son interlocuteur : quel problème cherche-t-il à résoudre ? Quelle est sa ligne rouge ? Quel compromis peut-il accepter ?

La REF2026 apportera une autre lecture de cette rentrée. Ce n’est évidemment pas une université d’été partisane : le monde économique y pose ses propres priorités au moment même où les partis commencent à construire les leurs. Et, à l’approche d’une présidentielle, ce dialogue est intéressant parce qu’il permet de voir assez tôt les points de convergence, mais aussi les futurs points de friction.

À quelques mois de 2027, l’enjeu n’est donc pas tellement de faire des pronostics. Il est de regarder comment les différentes offres politiques commencent à se structurer, quelles idées circulent d’un camp à l’autre et lesquelles finissent par s’imposer dans le débat. Après tout, les grandes campagnes présidentielles sont aussi faites de cela : des sujets parfois périphériques quelques mois auparavant qui deviennent soudain incontournables. C’est à ce moment-là qu’il est utile de les avoir vus venir.

Antoine Lefranc : Les plateformes programmatiques s’écrivent en ce moment, les équipes de campagne se dessinent, les écuries se structurent. Dans huit mois, les positions seront arrêtées et les emplois du temps verrouillés ; il sera trop tard pour créer du lien ou faire valoir une expertise sectorielle.

L’édition 2026 permet donc trois choses : identifier qui, dans chaque formation, tiendra la plume des programmes sur les sujets sur lesquels nous travaillons ; anticiper les orientations qui structureront le prochain quinquennat, quelle que soit l’issue du scrutin ; et positionner l’expertise de nos clients comme une ressource utile au moment où les partis en cherchent.

 

Rappel du calendrier des universités d’été :

  • Les Écologistes : 20 au 22 août
  • La France insoumise (LFI) : 20 au 23 août
  • Parti communiste (PCF) : 21 au 23 août
  • Association Pour la République Écologique et Sociale (L’Après) : 22 au 24 août
  • La Ref du Medef : 26 et 27 août
  • Parti socialiste (PS) : 27 au 29 août
  • Universités d’été de l’Économie de Demain : 28 août
  • Union des démocrates et indépendants (UDI): 29 août
  • Reconquête : 12 et 13 septembre

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