En ces temps de crises institutionnelles (instabilité gouvernementale, crise de régime et défiance citoyenne), la question se pose pour les organisations (à la fois entreprises et associations) de savoir s’il est opportun de pérenniser leurs stratégies d’influence auprès des pouvoirs publics et, le cas échéant, de savoir comment s’y prendre dans un contexte où nombre de leurs interlocuteurs sont susceptibles d’être remplacés.

Si ces interrogations sont tout à fait légitimes, il serait néanmoins une erreur de penser que le moment est mal choisi pour agir et que tout ce qui a été accompli précédemment est perdu. Le travail d’influence reste non seulement valable, mais surtout indispensable, à condition de s’adapter aux spécificités du moment : incertitude politique, complexité institutionnelle, tensions sociales…

1 – Ne pas se laisser paralyser par l’état de crise : une certaine stabilité existe dans cette instabilité

Contrairement aux apparences, l’instabilité politique n’est pas synonyme de changement en profondeur. Comme le montre la composition des quatre derniers gouvernements, le « noyau dur » du personnel politique gouvernemental (ministres, conseillers…) reste en place ou revient rapidement. Cela permet de maintenir un fil conducteur dans l’action d’influence, en s’adressant à des personnes connues, déjà rencontrées, y compris lorsqu’elles changent de fonctions ou de portefeuille. Il est toujours plus facile de reprendre les échanges lorsqu’il existe un « historique » sur lequel s’appuyer.

Ce « noyau » permet également aux personnalités politiques nouvellement nommées de ne pas partir d’une feuille blanche, mais de s’inscrire dans une forme de continuité du travail engagé par leurs prédécesseurs – à condition que ces derniers fassent partie du même camp politique (majorité présidentielle ou assimilé).

Contexte immédiat : Le débat budgétaire sera particulièrement sensible, et pourrait mener à de nombreux rebondissements. Néanmoins, il s’agit de rester en veille, de se préparer à ajuster sa stratégie en fonction de l’évolution du contexte, de concentrer ses combats autour de revendications incontournables et prioritaires pour ne pas « noyer » le message, et de se donner plus de chance d’être audible.

2 – S’adresser aux bons relais politiques : les parlementaires en quête de visibilité, qu’ils soient ou non dans l’actuelle majorité

Les parlementaires veulent, plus que jamais, se montrer indispensables : soit pour anticiper une nouvelle dissolution – et donc devoir justifier le travail conduit depuis leur élection – soit pour se faire remarquer comme potentiellement « ministrable », à l’image du Gouvernement Lecornu II, qui souhaite s’appuyer sur la société civile et de jeunes parlementaires, notamment… De plus, si le gouvernement était amené à changer de majorité (en raison d’une démission ou de nouvelles élections), les parlementaires actuels hors majorité présidentielle deviendront les ministres de demain. Ils veulent donc faire valoir une expertise et un bilan. Il faut leur donner matière à être visibles.

En leur fournissant des contenus de fond, des propositions concrètes, chiffrées, réalistes, on leur donne de la matière à valoriser leur action. Cela en fait des relais utiles, aujourd’hui comme demain.

3 – Se positionner comme un acteur technique, crédible et transversal, peu importe l’étiquette politique

Dans un contexte incertain, il est nécessaire de présenter aux décideurs en place des solutions techniques, réalistes et, si possible, prêtes à l’emploi pour leur permettre d’acter rapidement d’une certaine « réussite ».

Leur temps politique est limité : cela permet aussi d’assurer la continuité des propositions en cas de changement de majorité (dissolution, démission du Président de la République…).

À cet égard, l’argument technique l’emporte sur l’idéologique. En se positionnant comme interlocuteur expert, l’organisation augmente ses chances d’être écoutée, quelle que soit l’équipe en place à court ou moyen terme.

Les acteurs économiques et leurs représentants au sein des organisations professionnelles doivent encore plus fortement s’inscrire dans le débat public et politique parce qu’ils font partie de la solution. Leur expertise sectorielle, les remontées du terrain et les solutions concrètes dont ils disposent les rendent incontournables.

4 – Revaloriser les relations avec l’administration, acteur de la continuité et de la mise en œuvre

Trop souvent négligée, l’administration centrale (au-delà de Bercy) est un rouage fondamental de la fabrique des politiques publiques. C’est elle qui traduit les idées en dispositifs concrets, les teste, les affine et les met en œuvre.

Il faut donc reprendre ou renforcer le dialogue avec les administrations techniques, en mode partenarial : échanges, tests d’idées, simulations de faisabilité, etc.

5 – Investir les territoires et les collectivités au-delà même des sujets propres aux territoires

Les échelons territoriaux (maires, conseils régionaux, administrations décentralisées…) restent relativement épargnés par les revirements politiques partisans nationaux.

Les élections municipales de mars auront de facto un impact sur les sénatoriales à venir et donc sur la composition de la chambre haute. Il est nécessaire de garder un œil sur les tendances post municipales, quand bien même ces élections sont habituellement légèrement déconnectées des habitudes partisanes. De plus, il est important de ne pas oublier qu’un élu national est avant tout issu d’un territoire dans lequel il est influent et grâce auquel il s’est fait élire. Accentuer son lobbying territorial est également un moyen de peser au niveau national par leurs voix.

6 – Ne pas négliger le niveau européen : pilier de stabilité dans un paysage incertain

Même si la composition du Parlement européen évolue en fonction des élections nationales (cf. impact de l’ambiance nationale sur le nombre de parlementaires Renew), la Commission et ses équipes offrent une continuité et une stabilité. Maintenir une présence à Bruxelles permet de peser sur les normes, les financements et d’agir en parallèle du niveau national.

L’échelon européen est levier d’influence de long terme, surtout lorsque la scène française est bloquée.

7 – Renforcer son image d’acteur de solutions : expertise, crédibilité et communication maîtrisée

En période de crise, les organisations doivent affirmer leur rôle de piliers de stabilité en produisant de l’analyse, des solutions concrètes et en démontrant leur impact sur le terrain.

Au-delà des Affaires publiques stricto sensu, il faut aussi bien entendu diversifier ses canaux de communication pour toucher l’opinion : médias, réseaux sociaux, think tanks, organisations professionnelles…

Contexte : la « société civile » est aujourd’hui le seul segment social à pouvoir tordre le bras des décideurs politiques qui cherchent à s’attirer les faveurs de cette opinion. C’est une chance de faire entendre sa voix auprès des décideurs politiques, quels qu’ils soient.

Conclusion

Même en pleine crise politique, l’influence ne disparaît pas : elle se redéploie différemment. C’est dans l’incertitude que les voix stables, expertes et constructives prennent toute leur valeur.

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