Dans le prolongement de leurs échanges, Emmanuelle Legrand, directrice adjointe de Mavence France et Anne-Solène Le Bobinnec, conseillère séniore pour Mavence France et consultante en RSE, s’interrogent sur les liens qui unissent la politique RSE d’une organisation et sa stratégie en Affaires publiques. Pourquoi ces métiers tendent-ils à se rapprocher naturellement ? Y a-t-il des logiques à renforcer pour accroître leur efficacité mutuelle ?

Une convergence naturelle entre RSE et Affaires publiques

Emmanuelle Legrand : Aujourd’hui, les organisations font face à une complexité croissante. L’empilement – ou parfois le détricotage – des normes européennes et françaises rend la lecture stratégique du paysage réglementaire de plus en plus ardue. Il ne s’agit plus seulement d’être en conformité, mais de faire des choix structurants pour la survie et la croissance de son modèle économique. Le rôle des Affaires publiques devient ici central : elles ne doivent pas seulement réagir, mais anticiper et bâtir des ponts entre mondes politique, scientifique, syndical, associatif… et éclairer les décisions stratégiques de l’entreprise. Cela suppose un changement de posture : on ne défend plus simplement une position, on construit une stratégie globale et durable dans un environnement mouvant.

Anne-Solène Le Bobinnec : Et ce n’est pas qu’une tendance théorique. Ces derniers mois, nous avons vu passer des signaux forts, parfois inquiétants : la loi Duplomb, la relance du chantier de l’A69, ou encore la proposition de loi sur la fast-fashion vidée de son ambition initiale. Ce climat doit interroger. Pourquoi les organisations les plus engagées RSE ne sont-elles pas toujours les plus actives en matière de lobbying ? On pourrait presque dire qu’elles laissent ce terrain aux autres – celles qui défendent un statu quo,voire un retour en arrière sur les règles du jeu environnementales et sociales.

Lobbying responsable : un pilier démocratique et stratégique

Anne-Solène Le Bobinnec : Comme le souligne Jordan Allouche, fondateur d’Ecolobby, dans une interview accordée à BSmart4Change : « Le lobbying écolo, c’est du lobbying ! Nous pratiquons le même travail que tous les autres. Seulement, nous ne défendons pas le même intérêt ». Or, ce qui est intéressant, c’est que plus de 80 dirigeant(es) français(es) de premier plan ont pris position en février 2025 pour soutenir la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) dont Antoine Frérot (Veolia), Pascal Demurger (MAIF) ou Gauthier Louette (SPIE).

Emmanuelle Legrand : Cette mobilisation montre qu’un écosystème économique engagé peut prendre la parole pour promouvoir des causes systémiques alignées avec l’intérêt général. Mais ce n’est pas tout : pour les organisations impliquées, faire entendre leur voix dans le débat public, c’est aussi préserver leur propre avantage compétitif. Une entreprise qui investit dans une stratégie RSE exigeante, qui intègre des normes environnementales et sociales ambitieuses, a tout intérêt à promouvoir un terrain de jeu équitable, où les règles s’appliquent à toutes et à tous – ce que l’on appelle le level playing field.

Anne-Solène Le Bobinnec : En s’engageant activement dans les Affaires publiques, ces entreprises cherchent à sécuriser les conditions d’un développement responsable et viable à long terme. Autrement dit, elles défendent à la fois l’intérêt général… et leur légitimité économique. Mais ces prises de parole restent trop discrètes dans l’espace public, laissant un vide stratégique dans les débats qui façonnent les règles de demain.

Emmanuelle Legrand : Ce déséquilibre est un risque. Si les entreprises vertueuses n’investissent pas le terrain de l’influence, elles laissent le champ libre à d’autres pour imposer leur récit, leur tempo et leurs normes. Résultat : leur capacité à se transformer, à innover et à assurer leur pérennité en dépend directement !

Un socle de compétences partagées

Emmanuelle Legrand : Ce qui est frappant dans nos pratiques respectives – en tant que consultante RSE ou experte du recrutement dans les métiers de l’influence – c’est la convergence des profils recherchés dans ces deux domaines. On attend aujourd’hui d’un(e) directeur(ice) RSE ou Affaires publiques les mêmes fondamentaux :

  • Une veille stratégique très fine et une lecture prospective des signaux faibles ;
  • Une capacité d’analyse et de synthèse pointue ;
  • Une parfaite maîtrise de l’écosystème, avec cartographie des parties prenantes et des risques ;
  • Et, bien sûr, des qualités relationnelles et comportementales : travail en réseau, transversalité, diplomatie, écoute active, leadership d’influence, assertivité pour jouer à la fois le rôle d’éclaireur et de « poil à gratter » lorsque c’est nécessaire.

Anne-Solène Le Bobinnec : Et n’oublions pas une compétence souvent sous-estimée : la capacité à valoriser l’impact. Mesurer une action de plaidoyer ou une stratégie RSE en KPIs tangibles, c’est difficile – mais indispensable. Pour légitimer sa fonction, obtenir des moyens, embarquer la gouvernance… il faut rendre visible ce qui reste trop souvent silencieux.

Vers une approche intégrée et performante 

Emmanuelle Legrand : les entreprises les plus résilientes seront celles qui sauront sortir du court terme et construire une proposition de valeur cohérente, audacieuse et alignée avec les grandes transitions. Pour cela, il faut des professionnel(les) formé(es), bien entouré(es) et capables de faire le lien entre le politique et le terrain, entre la stratégie et l’opérationnel.

Anne-Solène Le Bobinnec : D’autant que c’est dans leur coordination stratégique que réside leur puissance. Une entreprise capable de connecter son influence et son impact pourra mieux anticiper, répondre à des attentes de plus en plus complexes et rester actrice du changement !

Emmanuelle Legrand : Si les entreprises veulent tenir dans la durée – et pas seulement cocher des cases de conformité – elles doivent adopter une approche stratégique de la RSE, au-delà du seul reporting, et positionner les Affaires publiques au service de la performance globale, tant financière qu’extra-financière.